Colin Field, ancien bartender dans le célèbre bar Hemingway du Ritz Paris, a vendu sa collection aux enchères du 29 février au 13 mars 2024. Les objets, tirés du décor du mythique bar, racontent l’histoire de l’écrivain, mais aussi du bartender…
“Un bartender modeste est un loser” et Colin Field n’en est pas un. Il vient de vendre aux enchères sa collection d’objets anciens chez Christie’s, qui se tenait du 29 février au 13 mars. Ancien bartender du bar Hemingway, il m’accueille aujourd’hui à la maison Proust, dans laquelle il est invité permanent tous les vendredis. C’est là que je le rencontre, dans un des petits salons, enveloppée de musique jazz et assise confortablement dans ces fauteuils bleus marine. Colin Field prend le temps de saluer ses clients. Il prend de leurs nouvelles car pour lui, cet accueil chaleureux fait entièrement partie du métier de bartender. L’homme de 63 ans, habillé de son costume blanc, a perdu quelques cheveux mais garde encore le regard pétillant des enfants. Avec les restes de son accent So British, qu’il hérite de son enfance en Angleterre, il raconte l’influence de son père sur son talent de communicant. Celui-ci, gérant d’un cinéma et d’un théâtre de Londres et surnommé “petit Barnum” par son fils -en référence au fondateur du cirque du même nom- avait le don de surprendre. Il poussait Colin Field à se donner en spectacle, alors que celui-ci m’explique avec indignation qu’il pleurait avant de monter sur scène. Il semble aujourd’hui garder un souvenir plutôt joyeux de son père et reconnaît avec sagesse que l’expérience lui a été bénéfique.
Il applique dans son métier le mantra de son père : “C’est pas la peine d’avoir des objets sur l’étagère et d’attendre que quelqu’un vienne les acheter”. Colin Field aime créer l’événement, ce qu’il continue de faire grâce à la vente de sa collection d’objets tirés du décor du bar Hemingway, et liés à l’histoire de l’auteur. Autrefois nommé le Petit Bar, celui-ci avait l’habitude d’accueillir l’écrivain et ses amis de la Génération perdue. Colin Field explique que pour lui, le rassemblement de ces objets était “une quête d’identification du bar Hemingway, de Hemingway lui-même.” La vente exposait des shakers, des verres, des accessoires de pêche à la mouche ou encore des trophées de chasse, références aux loisirs d’Hemingway. Quelques parallèles peuvent être faits entre la vie du romancier et celle de Colin Field. Le premier est cette créativité, cette envie de raconter des histoires à travers un précieux maniement des mots ou des ingrédients. Les autres concernent les loisirs des deux personnalités. Le bartender, malgré son emploi du temps chargé, aime se ressourcer dans sa propriété à la campagne. C’est là qu’il y chasse, comme le romancier, et qu’il rénove sa maison ou coupe du bois. Il l’assure avec légèreté, “C’est beaucoup de sport de couper les arbres !”.
Une vie avec la jet set
De vieux gants de boxe témoignent des relations de Colin Field. Achetés par son assistant à Londres, ils ont plus tard été utilisés par l’artiste contemporain Adel Abdessemed comme modèle pour réaliser vingt-cinq de ses sculptures. Il les a d’ailleurs signé et marqué de l’inscription “Go”. Colin Field a travaillé presque trente ans au Ritz, a côtoyé toutes les plus grandes stars de cinéma et les chefs d’entreprise les plus puissants. C’est de manière assez anodine qu’il évoque Jeff Bezos ou qu’il parle de son amitié avec Kate Moss. La mannequin, qui lui avait offert deux machines à écrire (présentes dans la collection), est considérée comme un génie par le bartender. Impressionné, il confie : “C’est elle qui m’a appris cette façon de parler avec les gens, d’être naturel, d’être normal”. En effet, il reste normal en présence de ses invités, même prestigieux : pas de photos ni d’autographes. La seule fois où Colin Field a été “starstruck”, autrement dit impressionné par une personnalité célèbre, c’est lorsqu’il a rencontré une des actrices de la série Heroes, dont il est fan.
Tout comme Hemingway, Colin Field est un auteur. Il a écrit deux livres : The cocktails of the Ritz Paris (éditions du Chêne) et Les cocktails, une histoire simple (éditions de la Marinière). Un exemplaire du premier s’est vendu à 8000 euros lors de la vente aux enchères. C’était un modèle en cuir relié, signé par la plupart des personnes ayant participé à sa création, dont Kate Moss ayant écrit la préface ou Yoko Ueta, qui en a réalisé les illustrations. Le bartender, qui m’explique en souriant que : “la première fois que vous écrivez un livre c’est pour la gloire, la deuxième fois c’est pour l’argent, et la troisième fois je ne sais pas”, ne se sent pas encore prêt à écrire un troisième livre. Il avoue, le visage fermé, qu’il trouve le monde du livre très difficile : “J’ai l’impression que j’ai dit ce que j’avais à dire”.
Colin Field a une carrière impressionnante. Pourtant, à 63 ans, les doutes persistent. Cherchant les mots justes, il révèle avoir le syndrome de l’imposteur. “Quand on est jeune on n’a rien à perdre, mais au fur et à mesure on a un capital de réputation et on traîne ça avec soi chaque fois qu’on est sur scène, chaque fois qu’on est devant une caméra, chaque fois qu’on est à un concours. C’est lourd à porter parce qu’on a plus le droit de décevoir.” se livre-t-il. Le bartender iconique souhaite aujourd’hui trouver un nouvel équilibre, pour se consacrer à sa famille. Ce qui est sûr, c’est que le bar Hemingway restera gravé dans sa mémoire. Comme il le dit lui-même, il est devenu un “petit Hemingway”.
Lucile Danjou
02/04/2024