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Étudiants étrangers, de la Russie à la France

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Étudiants étrangers, de la Russie à la France

Étudiants étrangers, partir sans pouvoir revenir est un ensemble de portraits d’étudiants étrangers vivant en France et ne pouvant revenir dans leur pays. Alt est parti à leur rencontre pour leur demander comment ils envisagent leur avenir et ce qu’ils gardent de leur passé. Seconde d’une série de 3 rencontres, Katarina, de la Russie à la France.

 

Dès la rentrée 2019, les étudiants étrangers hors Union Européenne vont devoir multiplier leurs frais par seize. Pour une année de licence, ils paieront 2 770 euros au lieu de 170 euros et pour une année de master, 3 770 euros à la place de 243 euros. Frais auxquels s’ajoutent ceux de constitution du dossier de la démarche Campus France, 170 euros, un test de connaissance du français, 150 euros, ainsi que les frais de visa. Ils doivent fournir une attestation bancaire prouvant qu’ils ont au moins 7 000 euros en arrivant sur le sol français. Cette hausse spectaculaire fait partie d’une série de mesures annoncées par le gouvernement.

 

Katarina danse seule au 6B à Saint-Denis, mouvements amples imprimés de lumière. Un projecteur est disposé, musique expérimentale raisonnant dans la vaste salle. Des spectateurs la rejoignent, participant à sa performance artistique. La pénombre étire les silhouettes des corps. Bruit de fond, murmures et sons étranges.

Son regard pétillant est encadré par des longs cheveux noirs. Elle a 29 ans, vient de Russie et vit en France depuis quelques années. Ses intonations portent les stigmates de sa langue d’origine, le français coule avec douceur dans sa voix. Elle a commencé à l’apprendre à Kalouga, ville provinciale à 180 kilomètres de Moscou.

 

Une passion sans limite

À l’initiative de ses parents, elle commence dès ses 6 ans la danse classique. C’est grâce à internet qu’elle découvre son véritable moyen d’expression : la performance contemporaine.

Après son bac, ses parents désirent pour elle un « métier normal » et choisissent qu’elle fasse des études de droit, avec son accord. Ne pouvant renoncer à ce qui la fait vibrer, elle se forme de manière autonome en suivant des cours et en allant à des séminaires. La rencontre avec un chorégraphe étranger de renom la convainc de rejoindre et faire prospérer un groupe artistique, dans sa ville natale. En Russie, la danse traditionnelle est non seulement la danse la plus répandue mais aussi la plus appréciée. L’enjeu est de taille : peu de subventions en dehors de Moscou, un public moins ouvert au changement des codes. Qu’importe, son équipe décide d’organiser des performances mêlant la danse et l’art contemporain, allant jusqu’à utiliser la nudité ou la viande tout en traitant de la religion. Le public est parfois choqué, une partie seulement continue de suivre leurs évènements. Elle évoque la peur qu’elle ressent parfois, surtout suite à l’affaire des Pussy Riot.

 

La Russie en double-teinte, s’échapper pour mieux s’exprimer

Katarina est lucide sur l’aspect conservateur de son pays, particulièrement en ce qui concerne la province. Elle ne veut pas démordre du fait qu’il est possible de pratiquer un art qui ne caresse pas la tradition, même si l’on ne le fait pas à Moscou. Son groupe est bloqué par les institutions et les moyens. Le pays étant organisé comme un seul et même système gérant l’ensemble, chercher des fonds privés revient à demander des aides publiques. Comment réaliser des performances sans lieu, sans argent, et avec un public assez réfractaire ? L’administration choisit l’esthétique et la mise en scène, leur travail est souvent dénaturé au profit d’un retour à la tradition. Les sujets évoqués restent limités, la répression à l’encontre des proches est omniprésente pour qui déciderait de toucher à des sujets trop sensibles. Katarina décide d’étudier en France, “un des pays leaders de la danse contemporaine”.

 

Katarina et un performeur lors d’un évènement

 

 

L’art avant tout, mais à quel prix ?

Après 2 visas refusés par le consulat, son admission dans une université parisienne en Art et Création internationale l’emporte. Avec le CNED, Katarina a une pratique autonome de la danse, tout en l’étudiant enfin avec liberté. Ici rien ne choque, l’art protestataire semble libre, ce qui l’attriste d’autant plus quant au constat du retard artistique en Russie. Elle pense à son groupe, à ses amis et résume la condition des jeunes russes à cette phrase « ils ont peur d’être jugés comme danger par le gouvernement alors que tout ce qu’ils cherchent c’est à pouvoir s’exprimer librement ». Via les stages en danse et les études, elle rencontre des gens, se fait un nouvel entourage. Encore aujourd’hui, elle ressent la difficulté de se sentir étrangère, de venir d’une culture différente. Elle réalise que ce sentiment est à double-sens lorsque ses amis russes viennent la visiter à Paris, devenue aussi étrangère auprès d’eux car elle a changé et s’est adaptée. Elle s’en dit satisfaite car cela témoigne de sa nouvelle ouverture d’esprit et c’est une chance.

 

Suite à l’arrêté annoncé par le gouvernement, il est impossible pour elle de terminer ses études, son travail à mi-temps dans un restaurant lui permet à peine de subvenir à ses besoins. Pourtant Katarina souhaite continuer sa formation, s’il est théoriquement possible de revenir habiter en Russie, c’est au prix de ce qui la fait vivre : sa passion.

 

Un mot qui n’existe pas en français et qui manque :

ласково (russe), prononcé laskovo, selon le dictionnaire : adverbe utilisé à la fois pour « amicalement », « avec douceur »

Selon Katarina : « Doucement et tendrement, mais avec un sentiment d’amour. Ça ajoute une couleur particulière à une action, c’est comme caresser mentalement. »

 

Pour lutter contre cette mesure discriminatoire, qui précarise et vise au rejet des étudiants étrangers dans leur ensemble, signez la pétition.

 

Pour découvrir le portrait de Nico, du Venezuela à la France, cliquez ici

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À Propos

Née sous le soleil marseillais mais n'a pas les cigales dans la voix. Monteuse à ses heures, féministe à plein temps, elle se passionne pour les luttes sociales. Son sens de l'orientation déplorable la fait régulièrement se perdre sur les routes d'Asie et d'ailleurs. "Tu pousses un peu tu vis, c'est une étrangerie" Jacques a dit - Odezenne

lena.riviere@altmagazine.fr

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